QUAND NEANDERTAL OCCUPAIT LE LITTORAL DE PORTBAIL

    Par Dominique Cliquet, Conservateur du Patrimoine,

D.R.A.C.,Service Régional de l’Archéologie de Basse-Normandie.

biface-portbailOutil bifacial en silex ( littoral de Portbail ).
Cliché S.R.A. de Basse-Normandie.

 Une série d’éclats de silex taillés et un outil bifacial constituent un des rares témoignages de la présence de l’Homme de Néandertal sur le littoral manchois, au sud du cap de Flamanville.

Les objets présentent différents aspects et états de surface qui illustrent leur histoire. Certains arborent un aspect « frais », d’autres sont émoussés ou roulés du fait de leur reprise par la mer suite à leur dégagement, enfin d’autres portent des cupules dues au gel qui a affecté en profondeur le sol durant le dernier maximum glaciaire, il y a environ 20 000 ans.

La couverture sédimentaire, faite de poussières sableuses et lœssiques n’était pas suffisamment épaisse pour protéger le niveau archéologique sablo-argileux induré qui repose sur un cailloutis.

Les quelques pièces étudiables sont toutes en silex, à l’exception d’un éclat en grès. Elles attestent d’une prépondérance du débitage où la méthode Levallois apparaît bien représentée. Le façonnage est presqu’exclusivement attesté par le biface à dos qui n’est pas sans évoquer les outils bifaciaux du Micoquien centre-oriental de l’Europe. Racloirs et outils bifaciaux sont des objets qui témoignent de la circulation des individus sur leur territoire. En effet, ces derniers (sorte de couteaux suisses de l’époque) sont emportés par les Néandertaliens à l’occasion de leurs déplacements. Rappelons que ce sont des itinérants – chasseurs-collecteurs – qui évoluent sur un vaste territoire dont ils tirent toutes les ressources dont-ils ont besoin : animaux, minéraux, végétaux …

paleolithique-moyen-1282            Série de silex taillés ( littoral de Portbail )

Qui sont donc ces Néandertaliens ? 

Implanté au moins depuis 300 000 ans en Europe occidentale, l’Homme de Neandertal est reconnu sous nos latitudes jusque vers 24 000 ans dans certains isolats (Péninsule ibérique, Europe Centrale). En Normandie, on le rencontre jusque vers 41 000 ans, dans l’actuel département de l’Orne.

Physiquement, Neandertal présente une stature moyenne, comprise entre 1,60 m et 1,70 m et possède un squelette trapu. Son crâne affiche quelques différences par rapport au notre : une grande capacité crânienne (comprise entre 1 300 et 1 700 cm3), une large face surmontés de bourrelets sus-orbitaires et une mâchoire massive dépourvue de menton.

C’est par excellence l’artisan du Paléolithique moyen et dans une moindre mesure du Châtelperronien (Saint-Césaire en Charente), première culture du Paléolithique supérieur. Selon certains auteurs, le Châtelperronien serait dû à une acculturation des Néandertaliens au contact des Hommes modernes de culture aurignacienne

paleolithique-moyen-1871           Eclat de silex taillé ( littoral de Portbail ).

Ces Néandertaliens, que font-ils d’autre que tailler le silex ?

Néandertal aménage son espace domestique comme l’attestent les habitats en grottes, en abris (sites du Périgord) et en pied de falaise littorale (domaine armoricain, notamment du nord Cotentin) et les structures domestiques de plein air, dont les constructions en ossements de mammouths (Molodova en Ukraine et Ripiceni-Izvor en Roumanie). Les sites normands participent largement à la connaissance des modes de vie au Paléolithique inférieur et moyen.

En effet, les habitats de pied de falaise du Cotentin ont livré de nombreux amas de débitage (Gélétan, Port-Racine, Port-Pignot, Gouberville, Saint-Vaast-la-Hougue), des structures de combustion (foyers et nappes de cendres : Le Rozel, Gélétan, Port-Racine, Port-Pignot, Saint-Vaast-la-Hougue), et des fosses (Port-Racine).

Si peu de sites ont livré de la faune, leur étude a permis d’attester, outre la vraisemblable récupération de viande sur des carcasses d’animaux fraîchement morts (Ranville dans le Calvados et Tourville-la-Rivière en Seine-Maritime), la pratique d’une chasse aux grands herbivores (cerfs et aurochs à Ranville dans le Calvados et au Rozel dans la Manche). À la récupération de viande s’ajoute l’extraction de la moelle dans les grands os longs. Ces massesde viande induisent un questionnement quant à la conservation de ces matières périssables en contexte tempéré frais à boréal. Cette interrogation trouverait peut-être une réponse dans la présence de deux aires constituées de foyers, à l’écart des habitations dans les sites de Port-Racine et de Saint-Vaast-la Hougue, et qui pourraient correspondre à des espaces destinés au fumage des viandes (?).

Mais c’est dans le domaine de la mise en œuvre des matières premières lithiques que notre documentation s’avère la plus abondante. L’étude technologique des assemblages lithiques permet une approche, des stratégies d’acquisition des matières premières au sein d’un vaste territoire parcouru, des processus de débitage et de façonnage et par là même des capacités cognitives des néandertaliens.

Les études gîtologiques (gisements liés à l’acquisition des roches aptes à être taillées) témoignent du transport des matières premières, sous diverses formes, parfois sur de grandes distances. Ainsi, à Grossœuvre dans l’Eure, les Néandertaliens ont apporté des silex à structure fine dans leur habitat implanté dans une dépression karstique (doline) où un silex de médiocre qualité était abondant. Ces objets ont été introduits sous diverses formes : nucléus préparés, donc débarrassés de leur gangue corticale, éclats de morphologie particulière et outils (racloirs, sorte de couteau). À Ranville, dans le Calvados, les Paléolithiques apportent sur le site caractérisé pour ses travaux de boucherie, des outils fabriqués en d’autres lieux (pièces bifaciales, racloirs), les utilisent, comme l’attestent les réaffûtages, et pour certaines pièces les emportent après emploi.

paleolithique-moyen-1862            Eclat de silex taillé ( littoral de Portbail ).
 

Des artisans d’une grande dextérité.

    Les techniques de débitage mises en œuvre attestent parfois d’une haute technicité, mais surtout d’une anticipation, reflet d’une conceptualisation des processus techniques (méthode Levallois, débitage laminaire de « type Paléolithique supérieur). Chaque séquence doit être conduite selon un certain ordonnancement. Par ailleurs de nombreux « accidents » de taille nous permettent d’appréhender les capacités d’adaptation des néandertaliens. Ceux-ci réparent ou réaménagent leur bloc de matière première afin de faire aboutir le projet initial.

Si fréquemment seuls les outils de pierre subsistent, la découverte de quelques pièces organiques prouve la confection d’armes de chasse et d’outils en bois végétal et même en coquillage. Ces vestiges nécessitent des conditions de conservation très particulières, notamment des tourbes ou des sols organiques anaérobiques (gorgés d’eau).

Pour les armes en bois ce sont principalement l’épieu en if de Lehringen (Allemagne) retrouvé fiché dans les côtes d’un éléphant antique et les lances en résineux de Shöningen (Allemagne), etc.

Dans certaines régions, souvent pauvre en matières premières minérales de qualité ou de très petits modules, les néandertaliens recourent à l’usage d’ossements d’éléphantidés pour la confection de pièces bifaciales, comme à Rhede en Allemagne, ou de coquilles de grands bivalves (Callista Chione) pour la fabrication de racloirs, comme sur le site de la Grotta Moscerini en Italie.

paleolithique-moyen-1864                Lame de silex ( littoral de Portbail ).

Au delà de la survie !

    Si certaines pièces bifaciales plaident en faveur d’une « recherche » de symétrie quasi parfaite comme pour le biface de Montgaroult (Orne), les préoccupations non matérielles des Néandertaliens sont souvent difficiles à appréhender. Cependant, il est établi que ces derniers collectaient et rapportaient dans leurs habitats des curiosités (fossiles, minéraux) qu’ils transformaient parfois (bloc de lignite gravé de Saint-Vaast-la-Hougue). Par ailleurs, de rares sites attestent de la confection de parure, telles les pendeloques en ivoire et les dents percées d’Arcy-sur-Cure (Yonne), en contexte chatelperronien. Enfin, la découverte de nombreux nodules d’ocre et de manganèse prouve la préparation et l’utilisation, notamment sur la peau de matières colorantes. Dans la mesure où aucune œuvre peinte attribuable aux néanderthaliens ne nous est actuellement parvenue, s’agissait-il de peintures corporelles, d’expression picturale sur matières périssables (peaux, écorces…) ?

Toujours dans le domaine non matériel, notons que Néandertal est le premier humain à ensevelir certains de ses morts (depuis 100 000 au Proche Orient, où il côtoie l’Homme moderne). En effet, la phase récente du Paléolithique moyen (110 / 40 000 ans, voire 24 000 ans) atteste d’une certaine « religiosité » avec les inhumations de certains individus qui témoignent de différents rituels funéraires : inhumations, parfois partielles, prélèvement de scalps, ou du crâne, anthropophagie…

Enfin, les études conduites sur certains squelettes, dont celui de Shanidar 1, en Irak, prouvent que les néandertaliens pouvaient prendre en charge certains membres de leur groupe qui ne pouvaient plus subvenir à leurs besoins, notamment pour se nourrir et se déplacer.

Rappelons qu’à ce jour, les derniers peuplements néandertaliens de Normandie sont datés d’environ 41 000 ans.

paleolithique-moyen-1866                   Nucléus ( littoral de Portbail ). 

Et l’environnement ?

Implanté au moins depuis 300 000 ans en Europe occidentale, l’Homme de Neandertal a vécu dans des contextes environnementaux diversifiés, rythmé par les périodes glaciaires et interglaciaires qui se sont succédées durant tout le Quaternaire.

Pendant les épisodes interglaciaires et les interstades bien marqués, le climat est tempéré à boréal. La mer d’abord transgressive érode les falaises constituées de sédiments meubles. Le littoral cotentinois, et par extension, armoricain, apparaît formé d’échines granitiques, de falaises et de massifs dunaires. Des vallées entaillent le plateau et s’ouvrent sur le littoral. Le niveau de la mer peut être aussi élevé que l’actuel, durant les épisodes tempérés voire légèrement supérieur à l’actuel durant le dernier interglaciaire (vers 128 000 ans), un peu inférieur pendant les répits climatiques du dernier glaciaire (entre 110 000 et 70 000 ans). En position de cap, la côte est alors rocheuse et pourvue de cordons de galets.

La fin de l’interglaciaire est marquée par une dégradation du climat, un niveau marin régressif qui libère de vastes espaces colonisés par les formations continentales (tourbes de Saint-Germain-des-Vaux et des Ilets, rankers … de la fin du dernier interglaciaire).

En position de golfe, les larges espaces libérés par la mer se continentalisent (Cotte de Saint-Brelade à Jersey, Saint-Vaast-la-Hougue dans le Val de Saire, Le Rozel dans la Hague) et favorisent le développement de marais. L’archipel de Chausey et l’île de Jersey perdent alors leur insularité.

Lorsque l’homme investit, comme à Portbail, les cordons littoraux et les paléorivages en voie de continentalisation, le milieu est ouvert, dominé par les graminées, clairsemé de bouquets d’arbres. Les espèces arboréennes comportent principalement des feuillus (chêne, orme, noisetier, frêne, aulne …) et quelques résineux (pin sylvestre). Puis, la végétation, toujours caractéristique d’un milieu froid, apparaît dominée par le pin sylvestre.

Notre connaissance du couvert végétal est fondée sur l’étude des pollens et des charbons de bois du gisement de la Cotte de Saint-Brelade à Jersey, pour les répits climatiques de l’avant dernière glaciation et des sites de Saint-Germain-des-Vaux, « Port-Racine » et d’Omonville, « les Ilets » (pollens et charbons de bois).

Dans le Cotentin, notre appréhension de la faune repose sur les sites, de la Cotte Saint-Brelade à Jersey, où alternent faunes de climat froid et de contexte tempéré, du Rozel pour la fin du dernier interglaciaire et pour le Val de Saire, de Fermanville : La Mondrée.

Peu à peu, les formations hétérogènes de versant, caractéristiques des débuts de glaciations, se mettent en place. Elles sont constituées de coulées de boues et de blocailles (head), révélatrices d’un climat froid et humide.

Le mammouth (Mammuthus primigenius) fait son apparition à Jersey, durant l’avant dernier glaciaire.

Les anciens estrans se couvrent d’une steppe de graminées où paissent les grands herbivores. L’homme investit ces espaces vers 240 000 ans. Le phénomène se reproduit dans le sud Manche, en baie du Mont-Saint-Michel pendant la dernière glaciation, comme en témoignent les éléments de faune collectés au Mont-Dol, en Bretagne : mammouth, rhinocéros laineux, cheval, bovidés …

À mesure que la glaciation s’intensifie, le niveau de la mer s’abaisse, en raison de l’accumulation d’importantes masses d’eau sur les pôles. Peu à peu, le paysage devient steppique puis laisse place à la toundra. À Jersey, la dernière phase glaciaire du Saalien (vers 150 000 ans) est marquée par la constance du mammouth (Mammuthus primigenius), la présence partielle du renne (Rangifer tarandus) et celle sporadique du lemming (Dicrostonyx torquatus). Ces deux dernières espèces témoignent d’un climat très rigoureux.

À la Cotte de Saint-Brelade, à Jersey, l’homme s’installe dans les fissures de la falaise granitique.

Lentement, les apports éoliens apparaissent et prennent de plus en plus d’importance, signe d’un assèchement progressif du climat qui est froid, sans que disparaisse totalement un certain ruissellement saisonnier. Au plus intense du dernier glaciaire, le niveau marin est 100 à 120 m plus bas qu’actuellement. L’Angleterre est alors rattachée au continent. Les côtes ouest du Cotentin sont éloignées de plus de 100 kilomètres des lignes de rivages actuelles. La rigueur du climat contraint hommes et animaux à migrer vers des paysages plus cléments.

L’homme ne réapparaîtra qu’à la fin du dernier glaciaire, quand la végétation reprendra ses droits, il s’agira de l’Homme moderne (Homo sapiens), en d’autres termes, nous.

paleolithique-moyen-2478             Eclat de silex taillé ( littoral de Portbail ).

Dites, de quand ça date ?

Cette interrogation récurrente en préhistoire ancienne trouve parfois une réponse avec le contexte stratigraphique, quand les profils (coupes) sont suffisamment dilatés et bien conservés. Ces conditions sont souvent réunies dans les régions plus orientales (Picardie, Nord / Pas-de-Calais, etc.) mais rarement en Normandie. Aussi les seules observations géomorphologiques s’avèrent-elles insuffisantes et nécessitent le recours aux sciences physiques pour tenter de dater certains éléments constitutifs du gisement. Plusieurs méthodes peuvent être utilisées : la thermoluminescence sur roche cristalline chauffée et / ou la luminescence sur sédiment. Si ces méthodes deviennent de plus en plus fiables, les conditions de gisement ne permettent pas toujours de les mettre en œuvre. Enfin, pour la transition Paléolithique moyen / Paléolithique supérieur, la méthode du carbone 14 peut être employée. Cependant, nous sommes aux limites de la méthode, et celle-ci nécessite la conservation de matières organiques (os, bois, charbons de bois, tourbes très organiques). À ce jour aucun site rapportable à cette transition n’a livré de vestiges organiques en Normandie, en raison de l’acidité du sol.

Les conditions de gisement à Portbail sont peu favorables pour tenter une datation de l’occupation du site, cependant, sur la base de la géochronologie, il semblerait que l’implantation de l’Homme de Néandertal sur ce site soit rapportable au début de la dernière glaciation, entre 110 et 70 000 ans. D’autres investigations permettront peut-être d’affiner cette proposition.

paleolithique-moyen-0489              Pointe moustérienne ( littoral de Portbail ).



 Pour en savoir plus, cliquer sur ce lien

Le site neandertalien du Rozel

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LE SALON NOIR DE FRANCE CULTURE

du 6 février 2016

Il y a 110 mille ans, ils ont marché sur la dune

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DES EMPREINTES DE PLUS DE 110000 ANS

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