L ‘AGGLOMERATION ANTIQUE DE PORTBAIL

L’agglomération antique de Portbail:

historique et état des connaissances

Laurent Paez-Rezende (Inrap), Laurence Jeanne et Caroline Duclos (Grac)

Localisée sur le littoral occidental du département de la Manche, face aux îles anglo-normandes, l’agglomération antique de Portbail est complètement intégrée au territoire de la civitas (cité) desUnelles (fig.1), peuple attesté par César durant la Guerre des Gaules comme appartenant aux tribus gauloises armoricaines qu’il vainc et soumet en 56 av. J.-C. Les signalements de vestiges gallo-romains à Portbail sont récurrents et réguliers depuis au moins le début du XIXe s. Ils se répartissent en deux secteurs distants de 800 m, l’un, situé en bordure immédiate du havre, autour de l’église Notre-Dame, l’autre plus étendu sur le village Saint-Marc et jusqu’au hameau de Gouey. Cette répartition, nettement illustrée par l’enregistrement des données dans la base « Patriarche » du Ministère de la Culture (DRAC/SRA)1, alimente le débat sur l’existence d’une agglomération antique, constituée d’une ville haute à caractère résidentiel sur le plateau Saint-Marc, et d’une ville basse tournée sur une activité portuaire autour du havre.

Figure-1-blog
Fig. 1 : Portbail dans l’organisation du territoire des Unelles 
              (conception L. Jeanne et L. Paez-Rezende)

Historique des recherches

L’hypothèse n’est pas nouvelle, elle avait déjà été formulée vers 1830/1840 par Charles Duhérissier de Gerville, l’un des plus éminents antiquaires de la région, sur la seule base des observations ponctuelles effectuées au gré des travaux d’élargissement de tel ou tel chemin, de mises en culture et de quelques prospections dans les champs. Il assimilait cette agglomération à la mention deGranona, Grannono ou Grannonum de la Noticia Dignatatum (fig.2). Force est de constater que ces allégations, n’ont jamais été validées en plus de deux cents ans, malgré une dizaine d’interventions archéologiques conduites sur le territoire communal depuis lors.

Figure-2-blog        Fig. 2 : Notitia dignitatum omnium tam civilium quam 
           militarium in partibus Occidentis.Dux duodecim :
      Tractus Armoricani.Copie de 1440 par Péronet Lamy. La vignette 
         Grannono (Portbail ?) est située en bas en droite, 
       sur la même ligne que Constantia (Coutances), Rothomago 
                   (Rouen) et Abrincatis (Avranches).

Si l’archéologie n’a pas encore su répondre à cette problématique, c’est d’abord parce que certains des secteurs investis étaient un peu à l’écart des deux grandes concentrations de vestiges, à l’exemple du diagnostic de 2004. Les vestiges qui y ont été repérés, essentiellement des fossés de parcellaires, sont pour le moins intéressants sur le plan de l’aménagement général du territoire aux abords de l’agglomération antique présumée du plateau de Saint-Marc et dans sa relation avec le « quartier » du havre.

Et de manière indirecte, c’est également la conséquence de la découverte et de l’étude, dans les années 1950 (M. de Bouard), d’un baptistère à proximité du havre. En effet, tout en contribuant à la renommée patrimoniale de la localité, celui-ci focalisa toutes les attentions scientifiques, ou presque, pendant un demi-siècle, tant il était emblématique, demeurant encore un vestige unique en son genre pour le nord de la France. Il en a fait presque oublier la découverte, par M. Abadie, durant ces mêmes années, d’un hypocauste antique à l’intérieur de l’église Notre-Dame-de-Portbail, dont l’étude exhaustive sera réalisée par D. Bertin (photo 1), dans les années 1970 et conclura au balnéaire d’une villa. Sans oublier, en 1972 et toujours par D. Bertin, l’observation en front de talus, suite à l’élargissement du chemin vicinal n°546, de deux vestiges d’aqueducs et d’un grand dépotoir (photo 2).

Photo-1
       Photo 1 : L’hypocauste gallo-romain fouillé dans l’église 
             Notre-Dame-de-Portbail dans les années 1970 par 
                  Dominique Bertin– photo D. Bertin.
 
Photo-2  Photo 2 : les deux aqueducs et le dépotoir du chemin vicinal 546 
      repérés en 1972 par Dominique Bertin (clichés D. Bertin, 
                        montage L. Paez-Rezende).

L’attention particulière qu’engendre le baptistère est aussi un atout, puisque la reprise de son étude, à la fin des années 1990, par F Delahaye sous le contrôle du SRA, a permis la découverte, dans son voisinage, d’un temple gallo-romain, de type fanum, qui vient apporter de la consistance à l’hypothèse d’un pôle d’occupation gallo-romain structuré au bord du havre.

En 1991, la publication d’une monographie sur le canton de Barneville-Carteret par J. Barros produisait la première compilation des données, accompagnée de l’édition de cartes replaçant les découvertes antiques dans leur environnement, avec notamment une proposition de restitution du réseau des voies romaines. Pour autant rien n’était encore complètement tranché.

Un pas supplémentaire a ensuite été effectué avec la prospection thématique de 2001 (L. Jeanne et C. Duclos – GRAC2). Un travail important de recollement des données accumulées jusqu’alors, appuyé de prospections pédestres et aériennes, d’une enquête orale et d’analyses micro-toponymiques, s’est matérialisé par un volumineux rapport de synthèse accompagné par deux volumes de compilation de documents. Cette intervention est venue accroître le répertoire des observations et des signalements. Elle s’est accompagnée d’une production de nouveaux plans synthétiques où figurent un affinage du zonage des deux pôles antiques. Mais cette étude a aussi mis en lumière une progression toute récente de la construction pavillonnaire au cœur des plus grandes densités de vestiges gallo-romains sur le plateau Saint-Marc, sans la moindre surveillance archéologique.

Et depuis, la veille patrimoniale que continuent de mener J. Barros et G. Laisné sur le secteur conduit régulièrement à de nouveaux signalements, et pas seulement pour l’époque gallo-romaine à l’exemple d’une pêcherie médiévale repérée dans le havre.

En 2011, au lieu dit Genestel, un diagnostic archéologique (L. Paez-Rezende – INRAP3) mené sur un projet de lotissement de 7500 m², conçu par la société SAS VP CONSTRUCTION, confirme l’étendue et la densité des vestiges gallo-romains sur le plateau Saint-Marc (fig.3) ; leur fouille exhaustive en juin-juillet 2012 sera la toute première opportunité d’aller vérifier l’organisation et la configuration des aménagements urbains antiques, au cœur du secteur le plus dense de la ville « haute ».

Figure-3-blog   Fig. 3 : Plan général des vestiges relevés lors du diagnostic 
               de 2011 reporté sur le fond cadastral 
          (conception G. Léon et L. Paez-Rezende – Inrap).

Etat des connaissances

Objectivement, la commune de Portbail est le siège d’au moins deux grandes concentrations de vestiges antiques (fig.4).

Figure-4-blog     Fig. 4 : Plan synthétique de l’agglomération gallo-romaine de 
           Portbail (conception L. Jeanne et L. Paez-Rezende).

La première est située autour de l’église Notre-Dame-de-Portbail, au bord du havre, et s’étend dans un rayon d’environ 200 m. Elle est représentée par un fanum, un hypocauste, des traces de constructions et un baptistère dont l’origine antique de tout ou partie de ses matériaux reste une hypothèse d’actualité.

La seconde est localisée à 700 m plus au nord-est, sur le rebord du plateau de Saint-Marc. Elle est illustrée par deux aqueducs, des dépotoirs, des restes de constructions, du parcellaire, de la voirie, des débris de démolition, des monnaies, du mobilier céramique et métallique. L’emprise de cette concentration est de 20 ha pour la zone la plus dense et elle est portée à plus de 40 ha en y associant un périmètre de plus faible diffusion des vestiges.

C’est dans cet environnement que le diagnostic de 2011 a livré les indicateurs d’une occupation gallo-romaine bien marquée, apparaissant à moins de 0.40 m de la surface du sol actuel. Les principaux types de vestiges caractérisant l’implantation gallo-romaine sont des maçonneries, des structures en creux (fosses, fossés, trous de poteau), et une petite stratigraphie, révélant la préservation de niveaux de destruction, de niveaux d’occupation et d’horizons plus délicats à définir. Le mobilier céramique est relativement abondant et se trouve associé à de l’instrumentum métallique (clous, lames de couteau, etc.), de la faune, de la verrerie et de nombreux artefacts architecturaux (tuiles, dallages…).

A ce stade, l’interprétation fonctionnelle des principaux ensembles de vestiges demeure hypothétique, en particulier concernant les trois pôles architecturaux mis en évidence. Le premier autorise la restitution d’une vaste bâtisse de type domus. Le second atteste d’une monumentalité jusque là seulement supputée par Ch. De Gerville au XIXe s. Il met en scène sur une éminence micro-topographique, un plan à galerie (fig.5 – photo 3) avec massif de colonnade (photo 4) qui peut s’apparenter aussi bien à des architectures privées – villae ou domi– qu’à des monuments publics – thermes, sanctuaires, fora (centres monumentaux publics), horrea (entrepots), etc.

Figure-5-blog       Fig. 5 : Le plan partiel de la galerie à colonnade 
      avec en gris les murs, en noir les massifs supportant 
      les piliers ou les colonnes et en rouge un aménagement 
                en tuiles (conception L. Paez-Rezende)
photo-3
     Photo 3 : Les restes du stylobate servant de fondation à 
         la galerie à colonnade (cliché L. Paez-Rezende).
photo-4        Photo 4 : Détail de l’un des massifs du stylobate sur 
          lequel devait reposer une colonne ou un pilier 
                       (cliché L. Paez-Rezende).

La présence d’une hypothétique structure de combustion (photo 5) à l’intérieur de la galerie renvoiein extenso au péristyle d’un sanctuaire. Le troisième ensemble architectural est en revanche trop discret pour une quelconque interprétation. A contrario, le réseau de fossés est bien mieux argumenté et défend l’idée d’une organisation parcellaire active durant la période gallo-romaine et fournissant probablement l’armature du développement des architectures. Stratigraphie et mobilier autorisent une première approche sur l’évolution et la chronologie du site. La stratigraphie, relativement simple sur les points d’observation, suggère une évolution assez linéaire avec peu de remaniement ou de réorganisation, ainsi que l’absence de séquence antérieure à la fondation romaine. Sur le plan chronologique, l’essentiel des éléments céramiques situe la plage de fonctionnement la plus évidente entre seconde moitié du Ier s. apr. J.-C. et le milieu du IIIe s. Cependant, certains éléments de terra nigra, une céramique fine à pâte grise et surface noire, suggèrent une implantation plus précoce, peut-être un peu avant le milieu du Ier s. La fréquentation du site peut avoir perdurée jusque vers la fin du IIIe s. et même le IV e s.

photo-5       Photo 5 : L’hypothétique foyer construit en tuiles plates 
       à rebords (tegulae) en appui sur le parement interne de 
             la colonnade, à l’intérieur de la galerie 
                      (cliché L. Paez-Rezende).

L’organisation des édifices en plusieurs pôles distincts, mise en perspective du contexte environnant, laisse maintenant peu de doute à la notion d’agglomération. Mais en l’état, elle est loin d’être satisfaisante puisque les renseignements du diagnostic sont, par nature, partiels.

Autour de ces deux grands pôles urbains, constituant pour le moment l’originalité de la ville antique de Portbail, plusieurs points de découvertes d’artefacts gallo-romains montrent une dynamique d’occupation du secteur évidente pour la période. Tout d’abord, au lieu-dit lesRoquettes, les reliques de parcellaires et peut-être d’un aqueduc se trouvent à mi-chemin des deux concentrations. Ensuite, au hameau de Gennetot, l’observation d’un aqueduc et la collecte de mobilier (céramique et petite fiole en verre) place un autre point de découverte à plus de 800 m de l’épicentre de la seconde concentration. Enfin, à plus de deux kilomètres au nord, les collectes ponctuelles de la Picauderie, des Sourcins et de l’Hôtel Maurin, placent trois autres ancrages discrets.


1 DRAC : Direction Régionale des Affaires Culturelles / SRA : Service Régional de l’Archéologie (service de la DRAC)

2 GRAC : Groupe de Recherches Archéologiques du Cotentin

3 INRAP : Institut National de Recherches Archéologiques Préventives

Bibliographie:

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