LA PECHERIE DE SAINT-LO-D’OURVILLE

Par Cyrille Billard   Conservateur du Patrimoine, D.R.A.C., Service Régional de l’Archéologie de Basse-Normandie – Jean Barros Historien – Gilles Laisné membre du G.R.A.C.

La pêcherie de Saint-Lô-d’Ourville « havre de Portbail » ( Xème siècle ) dans son environnement.

portbailcarte3                  Document S.R.A. de Basse-Normandie.

  

    En décembre 2000, furent découverts presque simultanément deux gisements archéologiques sur la plage de Saint-Lô d’Ourville, au sud du havre de Portbail. En premier lieu, une grande série de silex taillés fut ramassée (site de « la Caillouerie »). Peu de temps après, d’énigmatiques éléments en bois émergèrent du sable non loin de l’embouchure de la rivière « La Grise ». Les archéologues sont donc intervenus au fur et à mesure du dégagement des deux sites par l’action de la mer.

I-L’évolution du havre de Portbail.

   Le havre de Port-Bail d’orientation nord-sud est analogue à tous les havres de la côte ouest du Cotentin. A l’abri d’un cordon littoral de sables et de graviers, on observe un large estuaire entre le cordon et la falaise schisteuse, traversé par de petites rivières et submergé régulièrement à marée haute.

   A la faveur d’une période d’érosion particulièrement forte en 2006, une coupe des formations superficielles a été relevée sur près de 1 km de longueur entre le site de la pêcherie et celui ayant livré de l’industrie lithique, permettant ainsi d’appréhender l’évolution du havre entre la fin du Néolithique et le Moyen Age.

pecherie-0881                  Coupe des formations superficielles.

   La partie occidentale de la coupe est occupée par un cordon de galets fossile (d’où le nom de « La Caillourie ») et dans lequel on trouve quelques silex taillés du Paléolithique moyen (-150.000 – 40.000), la plupart extrêmement roulés. Il s’agit d’un cordon antérieur à l’Holocène et partiellement remobilisé lors de la remontée du niveau marin à partir de -10.000.

paleolithique-moyen-1862
paleolithique-moyen-1864
                 Silex taillés du Paléolithique moyen.
pecherie-0186b     Sous la troncature, la fin du cordon de galets, au dessus, 
                     le début des dépots saumâtres.

Le marais (avant 2000 ans avant JC) :

   Avant le début de l’âge du Bronze, le havre est occupé par un vaste marais d’eau douce protégé en arrière d’une barrière littorale. Les silex taillés et quelques tessons de poterie du début de l’âge du Bronze ancien proviennent d’une couche de sables dunaires orangés coiffant le cordon de galets et déposés juste avant la coupure du cordon.

SC6           Silex taillés ( début de l'âge du Bronze ancien ).
SC3        Tessons de poterie ( début de l'âge du Bronze ancien ).

L’ouverture du cordon :

   Vers 2000 avant JC, le havre connaît un épisode de remontée du niveau marin qui entraîne la rupture de ce cordon et son envahissement par la mer à marée haute. Ce havre est alors occupé par un marais salé parcouru de nombreuses criches, comme en témoigne le dépôt de tangues argileuses faiblement litées.

   Cet estuaire connaît le même régime quasiment jusqu’à la fin de l’Antiquité, période à la fin de laquelle le massif dunaire progresse vers l’intérieur au détriment de l’espace estuarien.

L’évolution du havre de Portbail-Carteret d’après les sources historiques et la toponymie :

   Les havres sont des milieux extrêmement changeants à cause de la dynamique dunaire, de la rapidité de la sédimentation de fond d’estuaire et de l’action conjuguée des marées et des cours d’eau.

   On peut supposer l’existence d’un port important à Portbail dès la période gallo-romaine, comme en attestent de nombreuses découvertes sur la commune.

   Au début du XIe s., la Gerfleur se jette à la mer, à Portbail et non pas à Carteret. Depuis Carteret, elle se dirige, derrière un cordon littoral, dans un milieu mi-marin mi-terrien, en direction du sud-est pour se jeter à la mer après avoir conflué avec la Grise. Au passage à Saint-Jean-de-la-Rivière, près de la limite de Barneville, elle actionne un moulin à eau dont le souvenir subsiste seulement dans la toponymie : « Le Pré du Moulin ». Sauf aux faibles marées, la mer monte jusqu’au moulin et ainsi s’expliquent les toponymes Le Mondin, Le Salinage, Les Mondins et Les Bouillons, caractéristiques de l’obtention du sel par le « bouillon ». Tous ces toponymes, aujourd’hui oubliés, figurent au cadastre napoléonien.

   D’autres textes témoignent qu’il est alors fort probable que la Gerfleur se soit tardivement ouvert un débouché vers la mer du côté de Carteret, créant un nouveau havre fréquenté par des navires de commerce. L’espace mi-marin mi-terrien par où s’écoulait la Gerfleur en 1026 – 1027 se serait peu à peu colmaté. Le moulin et les salines sur Saint-Jean et Saint-Georges sont alors abandonnés.

   Avant le XVème s., les rivières de la Gerfleur et la Grise confluent donc probablement dans un même espace estuarien en position médiane, tandis que les zones de Portbail et Carteret se trouvent éloignées de son embouchure et protégées derrière leur cordon dunaire.

La pêcherie de Saint-Lô d’Ourville semble donc avoir fonctionné à l’extrémité sud d’un vaste havre unique dont le débouché était situé beaucoup plus au nord. Les conséquences sur l’environnement du site sont très importantes. Avant ses transformations et son colmatage, le havre primitif était certainement beaucoup plus étendu et plus ouvert.

II-La pêcherie médiévale:

1032-StLodOurville-2001-OK                   Cliché S.R.A. de Basse-Normandie.

    Les vestiges d’une pêcherie médiévale reposaient dans une dépression d’au minimum 100 m de large, encaissée dans des formations estuariennes de type tangue. Cette dépression, très probablement un paléochenal du ruisseau du Pont aux Oeufs, affluent de la Grise, est colmatée presque exclusivement par du sable dunaire, accumulé sur près de 7 mètres d’épaisseur.

   Il s’agit d’un barrage destiné à piéger le poisson remontant ou descendant la rivière (saumons, anguilles, mulets…) : probablement une pêcherie en forme de V de type gord. Une ouverture dans l’axe du cours d’eau a certainement permis de disposer des filets ou une nasse afin de récupérer le poisson.

   Les bois et autres vestiges organiques ont remarquablement été préservés à la fois par un enfouissement rapide, et surtout par la présence constante de l’eau dans ce chenal : en effet, la base des bois est située à une altitude moyenne de 3,50 m NGF, soit sous le niveau de la rivière actuelle, soit également à un niveau fréquemment recouvert par les moyennes marées et les marées de vives eaux.

1081-StLodOurville-2001-OK                   Cliché S.R.A. de Basse-Normandie.

   Dans la partie découverte, le barrage est constituée de 3 poutres de chêne mesurant 12 mètres de longueur chacune, barrant l’ancien chenal. Ces poutres mises bout à bout étaient calées tous les 3 mètres par des pieux verticaux en chêne et des blocs de pierre. Dans la partie sud, manque probablement la première poutre partant de la berge.

   La base de l’installation est constituée d’un merlon que l’on suit sur un axe rectiligne d’environ 45 m. On trouve dans ce merlon des blocs de roches locales (schiste, quartz…), aussi bien des galets que des blocs bruts non roulés. D’autres blocs sont brûlés, tandis que certains portent des traces de mortier de chaux. On trouve également quelques fragments de tuiles gallo-romaines ainsi qu’un bloc équarri de tuf. Il est donc probable qu’une partie au moins des blocs provienne du démantèlement d’un bâtiment plus ancien (gallo-romain ?).

1169-StLodOurville-2002-OK                   Cliché S.R.A. de Basse-Normandie.

   Des blocs de tangue et des branches s’ajoutent aux blocs de pierre.

   Au total, ce barrage a pu être observé sur un longueur de 35 m, près de 45 m si l’on prend en compte l’extension sud du merlon, où au minimum une poutre a été démantelée. L’installation a pu occuper la largeur totale du paléochenal qui n’est pas encore connue précisément, probablement près d’une centaine de mètres.

St-Lo-d-ourville-3-poutres                   Document S.R.A. de Basse-Normandie.

    Ni l’alignement de poutre ni le merlon de pierre ne se prolongent vers l’est. Celui-ci a été très certainement démantelé par le courant.

   Panneaux de clayonnage :

   Des trous ont été creusés à la cuillère sur la partie supérieure des troncs, de manière à y installer de grands piquets qui servaient à supporter des entrelacs de branches de noisetier et de genêt. La hauteur de l’installation dépassait un mètre comme en témoigne la hauteur conservée d’un des pieux verticaux de la poutre n°1, mais le caractère imposant de l’installation peut laisser présager d’une hauteur pouvant dépasser 2 m.

St-Lo-d-Ourville-poutre-3-reconstitution                  Document S.R.A. de Basse-Normandie.

   Dès les premières découvertes, un échantillon de pieu vertical du tronc n°1 a été daté par la méthode du Carbone 14. Le résultat est : [890 – 999] après JC. Les datations dendrochronologiques sont plus fines et permettent de situer la construction de la pêcherie en 978.

Sources historiques:

   Pour la période qui nous concerne, La principale source est la charte de fondation de l’abbaye de Lessay (datée vers 1056). Mais les mentions de pêcheries sont régulières jusqu’au XVème s..

   La charte de fondation de l’abbaye de Lessay (vers 1056) donnée par Richard Turstin Haldup, vicomte de Cotentin et baron de La Haye du Puits, Anne, sa femme, et Eudes au Capel leur fils, avec le consentement du duc Guillaume et par le conseil de Geoffroy de Montbray, évêque de Coutances, indique que les fondateurs donnèrent « tout ce qu’ils possédaient à Ourville et Avarville, en terres, bois, églises, terres cultivées ou landes, prés, eaux, et pêcheries. Ces donations sont à l’origine de la baronnie ecclésiastique d’Avarville dont le manoir est improprement appelé prieuré. Ce bâtiment existe toujours sur la commune de Saint-Lô-d’Ourville et se trouve à moins de 2 km à l’est du site de la pêcherie.

   Les archives départementales de la Manche conservaient, avant les destructions de juin 1944, un registre du XVe siècle, le « Liber de Avarvilla » qui donnait en sa première partie « la déclaracion des fiefz, tènemens et libertés » de la baronnie d’Avarville extraite des « vieulles tonours et chartres d’icelle baronnie en l’an 1335 ». Ce document nous apprend que :

   « Le fieu aux Ardents, le fieu Le Vavassout doivent, en la baronnie d’Avarville… aider à faire lapescherie de la mer… Les fieux Guillaume Louvet, aux Goupils, aux Flambards et Guillebert doivent service… à la pescherie… Les fieux Robert Angot doivent service… de la pescherie ; Pierre Labbé doit le service de pesquerie. Le fieu au Blanc, assis en Saint-Lô d’Ourville, au hamel d’Avarville, contenant 12 acres, est sujet au service de pesquerie comme il est accoutumé ».

   C’est la dernière mention de pêcheries appartenant à la baronnie d’Avarville. La perte des Archives départementales en juin 1944 ne permet pas d’en savoir plus.

   Le site de Saint-Lô-d’Ourville offre une implantation topographique classique, en fond d’estuaire, à un emplacement où la rivière est encore suffisamment étroite pour y édifier un barrage et où la proximité immédiate du havre permet de bénéficier de la richesse halieutique de l’estuaire. Il est également implanté dans la section de rivière qui est franchie par le plus grande nombre de poissons appartenant à des espèces migratrices (tels que saumons, aloses ou anguilles).

   La charte de fondation de l’abbaye de Lessay constitue une source exceptionnelle à partir de laquelle un lien semble donc possible avec le site littoral présenté ici. Les sources historiques indiquent cependant la présence de plusieurs installations dans ce même secteur et la datation du site par la dendrochronologie situe la mise en fonctionnement du barrage vers 978, soit quelques générations avant la donation de Turstin Haldup en 1056.

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