L’EGLISE PAROISSIALE NOTRE-DAME / LA CONSTRUCTION PRE-ROMANE

Par Julien Deshayes, historien, animateur du patrimoine

LA CONSTRUCTION PRE-ROMANE   (notice provisoire)

L’église Notre-Dame de Portbail a fait en 1968 l’objet de fouilles archéologiques ayant permis de dégager, au bas de la nef, les vestiges d’un hypocauste de thermes antiques. L’existence de fondations et de remplois datant de cette période avait déjà été remarquée au début du XIXe siècle par Charles de Gerville, qui signalait notamment la présence de briques de grandes dimensions dans le parement de la façade occidentale ainsi qu’un « pan de muraille romaine » affleurant à l’extérieur de l’édifice. En dépit de ces découvertes, le rapport de connexion entre les structures antiques observées sous le sol et les maçonneries de l’église visibles en élévation n’a malheureusement pas fait l’objet d’observations particulières.

Les maçonneries de la nef montrent une stratification complexe, permettant de relever à l’œil nu des phases de construction distinctement antérieures à l’époque romane. Côté nord, la moitié orientale de l’élévation subsistante est en particulier constituée par des assises de blocs de grès schisteux taillés en petites plaquettes quadrangulaires régulièrement appareillées. Une chaîne verticale formée de moellons en calcaire coquillier – dont la fonction n’apparaît plus aujourd’hui – coupe sur environ 80cm de hauteur l’extrémité de cette élévation. Les assises de maçonnerie qui, de là, s’étendent vers l’ouest jusqu’au centre de la nef actuelle, sont construites en petit appareil d’un module identique mais la disposition des trous de boulins – mal raccordés dans leur alignement – semble confirmer dans cette zone l’intervention de deux phases distinctes de construction. Toute la moitié occidentale de l’élévation est en revanche édifiée en assises d’opus spicatum prenant appuis sur d’épais empâtements formant glacis au bas des murs. Le recours à cette technique d’appareillage correspond manifestement ici à un procédé de rebouchage de maçonneries effondrées, ou bien à la reprise en sous-œuvre d’une portion de mur remaniée. Les césures et les ruptures repérables dans cette partie de la construction ne semblent donc pas résulter uniquement d’une superposition de strates successives. Elles s’expliquent aussi par la démolition de structures initialement accolées aux flancs nord et ouest de l’église. Peut-être s’agissait-il de vestiges de la construction antique, ou bien, plus probablement de bâtiments monastiques jointifs à l’église. Toute la nef a fait ensuite l’objet un ré-haussement d’élévation, qui est contemporain de l’insertion de fenêtres romanes. Cette juxtaposition indique bien que l’église du XIIe siècle est venue prendre appui sur un édifice préexistant, lui-même issu de plusieurs phases distinctes de construction.

Le mur sud de la nef présente en élévation le même petit appareil régulier en plaquettes de schiste que celui observé dans la partie orientale du mur sud. Ces maçonneries ne sont conservées que de manière très résiduelle, sur une longueur de 6 mètre 10. Un glacis de maçonnerie a été appliqué en renfort en partie basse du mur, sur une hauteur de 2 mètres 10 (au niveau de sol actuel), gommant pour partie les structures les plus anciennes. On relève aussi l’insertion d’une fenêtre en lancette d’époque gothique, ainsi que la réfection intégrale de la travée orientale de la nef, lors d’une phase de reprise datable du XVe siècle, contemporaine de l’aménagement d’un porche latéral et de la construction d’une tour de clocher. En partie haute, une rupture horizontale d’appareillage indique comme du côté nord, que la nef a fait à l’époque romane l’objet d’un ré-haussement, avec insertion de nouvelles fenêtres en plein cintre. Malgré ces nombreuses altérations, il subsiste encore dans cette partie de l’édifice des vestiges d’encadrement d’une porte et d’une petite fenêtre antérieures, toutes deux obstruées. La moitié subsistante de l’arc en plein cintre qui abritait cette porte présente un rayon de 65 centimètres, soit un diamètre initial d’environ 1 mètre 30. Les claveaux de l’arc sont entièrement constitués de plaquettes de calcaire coquillier, débitées suivant un module relativement régulier d’environ 40 x 8 cm. Sur sa périphérie, l’encadrement de l’arc est surligné d’une rangé de briques disposées en larmier (module d’environ 25 cm de long x 3 cm d’épaisseur) Ce dernier est en bonne connexion avec les maçonneries jointives, parmi lesquelles s’organisent d’autres plaquettes de calcaire oolithique, mêlées au petit appareil de grès du reste de la nef. La petite fenêtre préromane située en relation avec cette ancienne porte a elle aussi été amputée pour moitié, sur sa partie gauche, lors du percement d’une nouvelle fenêtre gothique. Elle se trouve positionnée à un niveau d’appuis situé à environ 2 mètres du sol actuel. Ses encadrements sont eux aussi constitués de claveaux de calcaire coquillier coiffés d’un larmier de briques ou de tuiles. Tandis que le calcaire coquillier provient probablement du remploi de fragments de sarcophages du haut Moyen âge disponibles en abondance sur le site, les terres cuites architecturales sont plus vraisemblablement issues de récupérations effectuées sur des vestiges antiques.

Par le détail de ses ouvertures, les matériaux utilisé et leur mode de mise en œuvre, l’église préromane de Portbail est comparable à un assez grand nombre d’autres sanctuaires du Cotentin. Citons pour mémoire l’exemple d’Orval, dont l’église bâtie aux environs des années 1070-1090 se superpose à une structure plus ancienne, édifiée en plaquettes de grès noyées dans de la chaux et percée de baies maçonnée en calcaire coquillier. Dans un secteur proche, à Surtainville, la Haye-d’Ectot, Carteret, Saint-Jean-de-la-Rivière ou à Saint-Martin de Gouey, sur Portbail même, peuvent être signalés d’autres vestiges d’élévations antérieurs à l’époque romane et construits selon des procédés assez similaires. La présence de terres cuites architecturales employés en encadrement des baies est plus originale car elle se rencontre plutôt dans des édifices du sud Manche (Saint-Jean-le-Thomas, Notre-Dame-Sous-Terre) ou du Pays d’Auge (Vieux-Pont-en-Auge). L’étude de ces édifices et l’approche du contexte archéologique qui les environne incite globalement à en attribuer la construction à une période proche de l’an mil, au sein d’un vaste mouvement de construction religieuse qui toucha alors les campagnes du Cotentin. L’église préromane de Portbail telle qu’elle subsiste de manière résiduelle parmi les élévations de l’édifice actuel serait ainsi de peu antérieure à la mention, dans un acte ducal de 1026, de l’abbatia et du portus signalés en ce lieu. Sa construction peut se situer à une date proche également de celle de l’établissement de la pêcherie de Saint-Lô-d’Ourville et des premières mentions des salines situées sur cette côte, dans le dernier quart du Xe siècle. En dépit de la modestie de son architecture, cet édifice témoigne probablement du nouvel essor du havre de Portbail au lendemain des incursions scandinaves.

ND    Schéma sommaire des structures préromanes du mur sud de la nef

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